C’est la première chose que j’ai remarquée ce soir-là. Enfin, non. La première chose, ç’a été la pluie qui dégoulinait dans mon col et les semelles de mes bottes qui glissaient sur les gravillons de l’allée. Mais juste derrière, il y avait cette odeur, l’eucalyptus des haies gorgées d’eau, et je me souviens avoir pensé que même l’automne devenait un reproche dans cette villa d’Aix-en-Provence.
— Tu ne m’avais pas dit que c’était à ce point, toi.
C’est la réflexion de mon voisin de palier, Samir, que j’avais prévenu la veille parce qu’il me fallait un témoin. Il se tenait en retrait, les mains enfoncées dans les poches de son caban, et je voyais bien qu’il regrettait d’être venu.
Moi, je n’étais pas venu. J’étais revenu. Et je n’aurais pas su dire laquelle des deux choses était la pire.
Mon oncle, Ferdinand Marchetti, se tenait sur le perron, sous l’auvent, éclairé par la lumière chaude du vestibule comme sur une scène de théâtre. Il parlait de moi à la cantonade, avec cette voix qui avait bercé tous les repas de famille de mon enfance, cette voix de notaire habitué aux testaments et aux inventaires, et il disait :
— Driss, tu as toujours été incapable de faire un choix sensé. Ton cousin, lui, il a un cabinet, il a des associés, il a une clientèle. Toi, tu n’as qu’un vieux van aménagé qui pue le poulet grillé et des idées de gosse.
Il disait « Driss » comme on jette une ordure.
Parce que Driss, c’est moi. Driss Marchetti, trente et un ans, ancien étudiant en droit que tout le monde voyait briller, reconverti depuis sept ans dans le commerce ambulant de plats caribéens. À Marseille d’abord, puis dans les villages autour d’Aix. Un food truck, une recette de colombo héritée de ma mère, et la conviction tranquille que nourrir des gens ne valait pas moins que rédiger des actes de vente.
Pour mon oncle, c’était une tache sur le nom.
Il y a trois semaines, il m’avait convoqué ici, dans cette bastide des hauteurs d’Aix, pour m’annoncer qu’une société civile immobilière avait été constituée. Sans moi. Enfin, à mon nom, mais sans mon accord. Mon père, son frère, était mort quand j’avais dix-neuf ans. La maison de famille, celle de ma grand-mère paternelle, aurait dû revenir en partie à ma sœur jumelle, Nadia, et à moi. Mais Ferdinand, en bon exécuteur testamentaire, s’était arrangé pour que tout passe sous sa gestion. Il m’avait expliqué, avec des phrases lisses, que je n’étais « pas en capacité d’assumer ce patrimoine », que le viager posait des « contraintes juridiques », que les murs seraient « mieux valorisés dans des mains sages ».
Et puis, samedi dernier, il m’avait envoyé ce message. Le genre de message qu’un notaire de soixante-quatre ans écrit à onze heures du soir. « Si tu remets les pieds ici, je fais annuler ta donation. » Il parlait de la somme que ma mère m’avait laissée avant de mourir, une somme que je n’avais jamais réclamée. Quarante mille euros. De quoi voir venir trois ans. Ferdinand savait que j’avais refusé de la prendre, par fierté bête, et il s’en servait comme d’une laisse.
Alors j’étais revenu.
Samir m’a retenu par l’épaule au moment où je m’avançais.
— Attends. Réfléchis. Si tu montes sur ce perron, ça part en vrille.
— C’est déjà parti en vrille, Samir. Il a vidé ma chambre. Je ne savais pas encore. Pas ce soir-là. Je croyais juste à un ultimatum, une scène de plus. Mais quand Ferdinand a bâti sa phrase suivante, j’ai compris qu’on n’en était plus aux mots.
— Ton cousin t’a proposé une place dans son étude, à La Ciotat. Un poste de clerc. Trois mille deux cents euros par mois, avec la mutuelle. Prends-la, et on reparle de la maison.
— C’est ça. Rentrer dans le rang.
— Non, Driss. Grandir.
Il avait ce tic, quand il mentait : il lissait son col du revers de la main droite. Je l’ai vu faire. Et ce soir-là, avec la pluie qui alourdissait les branches des platanes et les éclats de voix qui rebondissaient contre la façade en pierre blonde, j’ai pensé à ma mère. Elle, elle n’aurait jamais tenu ce discours. Elle cuisinait du poulet boucané le dimanche et disait que réussir, c’est dormir sans remords.
Samir a haussé le ton. Il a dit qu’on parlait d’une promesse, d’une maison, d’un droit. Qu’il connaissait des gens à la Chambre des notaires. Ferdinand n’a pas cillé. Il a répondu que la maison avait été vendue en nue-propriété à un promoteur de Rousset trois jours plus tôt, et que j’étais le dernier au courant, ce qui, selon lui, prouvait bien combien j’étais inapte à gérer quoi que ce soit.
Là, je suis resté planté sous la pluie.
Parce que je me suis dit : c’est fini. Vraiment. La maison de ma grand-mère, avec sa tonnelle rouillée, son escalier qui craque, sa chambre jaune au dernier étage où j’ai passé tous mes étés d’adolescent, vendue. À un promoteur. Sans que personne ne m’appelle.
Et j’ai compris. Il y a des familles où l’héritage n’est pas une transmission, c’est une punition.
Ferdinand a dû prendre mon silence pour une capitulation. Il a souri. Et c’est là que le téléphone de Samir a vibré. Il a regardé l’écran et il m’a tendu l’appareil, parce que son frère, à lui, travaille à la conservation des hypothèques de la région.
Il a lu deux lignes. Il est devenu blanc. Il m’a montré.
La vente avait été refusée par le service de publicité foncière. Un vice de forme. Une signature manquante. La mienne.
Parce que, pour vendre la maison de la grand-mère, il fallait mon accord. Et je ne l’avais jamais donné. Ferdinand le savait. Il avait bâti tout son édifice sur le fait que je ne vérifierais jamais.
Samir a sorti une copie de l’acte qu’il avait obtenue la veille. Il me l’a mise dans la main. Il a dit, assez fort pour que la moitié du quartier entende :
— Elle est toujours à toi, la baraque.
Et Ferdinand est resté là, sur le perron, avec son col à lisser et plus un mot.
Moi, je tremblais. Pas de froid. Ma sœur Nadia est sortie à ce moment-là. Elle a regardé la scène, elle a dit à mon oncle :
— Il a toujours eu le sens du théâtre, non ?
Puis elle est rentrée, et j’ai entendu la porte claquer.
C’était l’héritage Marchetti, en une phrase.
Ce qui m’a sauvé, c’est une friteuse.
Enfin, c’est une façon de parler. Le lendemain, j’ai passé la matinée chez Samir, à Ensuès-la-Redonne, dans sa cuisine minuscule qui sent l’ail et le café refroidi. Il m’a prêté des vêtements secs et une veste de chantier. On a déplié l’acte sur la toile cirée, entre un bol d’olives et le courrier pas ouvert. On a relu chaque ligne. La vente, la SCI, le démembrement. Et c’est là que j’ai vu, tout en bas de la première page, une clause que Ferdinand avait dû oublier de faire retirer.
Le montant des meubles de la bastide figurait à l’inventaire. La maison ne se vendait pas vide. Elle se vendait avec le contenu. Et dans le contenu, il y avait un piano quart-de-queue de 1924. Un Pleyel. Celui de ma grand-mère.
Quatre-vingt-dix mille euros, à l’estimation.
C’est peu, rapporté à l’ensemble du patrimoine. Mais pour moi, c’était un levier.
Ferdinand m’a appelé vingt minutes plus tard. Il avait sa voix de lundi matin, posée, presque paternelle. Il proposait une rencontre. Autour d’un café. « Entre gens raisonnables. » Il a dit qu’il avait « peut-être été un peu sec » la veille, que le promoteur avait des « délais serrés », qu’une signature de ma part « simplifierait tout ».
J’ai laissé un silence. Le genre de silence qu’on réserve aux mauvaises nouvelles.
— La maison, je ne la vends pas, j’ai dit.
Il s’est étranglé à moitié.
— Driss, écoute-moi. Tu ne peux pas la garder. Elle tombe en ruine. Les impôts vont te manger. Le toit de la dépendance est à refaire.
— Je vendrai ce que je veux, quand je veux. Mais pas au promoteur de Rousset.
Et j’ai raccroché.
Le soir, j’étais dans mon van, garé sur le parking de la plage de l’Arène, à Carry-le-Rouet. La pluie s’était arrêtée. L’air sentait le sel et le gasoil des bateaux. J’ai fait chauffer de l’eau sur le réchaud et je me suis servi un café. Puis j’ai sorti la carte grise du van, le carnet d’entretien, tout ce papier que je gardais dans une pochette plastique au fond de la boîte à gants.
Et l’acte de propriété de la bastide.
Je suis resté là, à regarder ces deux papiers côte à côte : d’un côté, dix mètres carrés roulants avec une plaque de cuisson ; de l’autre, deux cent quarante mètres carrés de pierres et de souvenirs. Ferdinand aurait trouvé la métaphore trop appuyée. Moi, je voyais juste deux façons de posséder quelque chose.
Trois jours plus tard, la maison a été rouverte.
Pas par effraction. J’ai fait venir un serrurier d’Aix, un type recommandé par la femme de Samir, et j’ai fait changer le verrou des deux portes, celle de la cuisine et celle de l’entrée principale. Devant le portail, j’ai posé un panneau que j’avais fabriqué moi-même, à la bombe, sur une planche d’étal de marché : « Propriété privée. Toute entrée non autorisée fera l’objet d’une plainte. »
Ferdinand est arrivé quarante-huit heures après.
On était mercredi, un matin de marché à Venelles. Il a garé sa berline allemande devant le portail, en bas de l’allée. Moi, j’étais sur le perron, avec un contrat dans la main. Le vrai, le seul : une donation-partage que j’avais fait rédiger la veille par une notaire du Bar de la Marine, oui, ça existe, une femme de quatre-vingts ans, ancienne du tribunal, qui travaille encore dans son petit bureau du vieux port de Marseille.
J’ai descendu l’allée calmement. J’avais le papier dans la main. Le papier, c’est tout ce qui compte dans ces moments-là.
— Tu veux quoi ? m’a lancé Ferdinand, les bras écartés, un peu comme un type qui veut discuter avec un fantôme.
— Le piano. Le Pleyel.
Il a ouvert la bouche. Puis il a compris.
— Tu ne peux pas… Ce piano, tu n’as jamais su en jouer, Driss.
— Toi non plus. Mais c’était à ta mère. Et c’est le seul truc que je veux.
On est restés dans le gravier. Un merle est passé entre nous, indifférent. Et Ferdinand, pour la première fois, a cessé de lisser son col. Il a dit :
— La vente, alors ?
— Il n’y aura pas de vente. Il y aura une location à une association de Vauvenargues qui accueille des gamins en rupture de famille. Trois ans de bail, renouvelables. La toiture est refaite avec l’argent de l’assurance tempête de 2019, que tu n’as jamais déclaré, sans doute par distraction.
Là, il est devenu blanc. Parce que l’assurance, c’est le détail qu’il ne m’avait jamais vu mentionner. Le détail qui venait de chez le papa de Samir, courtier à la retraite, qui avait fouillé dans de vieux dossiers pendant deux jours.
— Et pour toi ? a demandé Ferdinand.
— Moi, je repars avec le piano. Je le vends. Quatre-vingt-dix mille, au bas mot. Ça fait un acompte pour un local à Marseille, avec une cuisine aux normes et une salle de quatorze places.
Ferdinand a regardé le panneau de bois, le portail, mes mains, le contrat. Il a fait un pas en avant. Puis un pas en arrière.
— Tu vas le regretter.
— Non, j’ai dit. C’est toi qui vas devoir expliquer à la famille pourquoi c’est moi qui ai les clés.
Et je lui ai tourné le dos.
Le piano est parti dix jours plus tard. Quatre-vingt-sept mille euros, c’est le prix qu’en a donné un atelier de Montauban spécialisé dans les Pleyel d’avant-guerre. Le déménageur avait un accent de Toulouse et des gants de coton propres. Il a calé l’instrument avec des sangles et il a dit que ça faisait des années qu’il n’avait pas sorti une bête pareille.
Ferdinand, lui, est revenu une dernière fois, un dimanche après-midi, alors que les premiers gamins visitaient les chambres. Il a vu les tapis de gymnastique dans le vestibule, les cartons de denrées alimentaires dans la cuisine, une affiche de la Croix-Rouge sur la porte. Il n’est même pas entré. Il a regardé par la grille, il a vu ma sœur Nadia qui aidait une travailleuse sociale à répartir des draps, et il est reparti.
Ensuite, la pluie a repris. Douce. Et la maison sentait l’eucalyptus.
Le Pleyel de la grand-mère, je l’ai revu deux ans plus tard, dans une salle de l’auditorium de la Villette. Je ne l’ai pas reconnu tout de suite : il avait été reverni, on aurait dit un animal assoupi. J’étais là parce que le Rotary de Paris offrait une soirée aux associations, et je tenais un stand. Ma sœur m’avait dit de venir. Elle disait que ça faisait du bien de voir où les choses finissent.
À la fin du concert, un type est monté sur scène et a raconté l’histoire de l’instrument. Un Pleyel de 1924, sauvé de la démolition, restauré, donné par un « mécène anonyme du Sud ». J’ai regardé le piano. Il avait d’autres mains, maintenant, d’autres musiques. Et je me suis dit que c’était bien comme ça.
Ferdinand, lui, n’était pas dans la salle. Il avait cessé de venir aux repas de famille un an plus tôt. Une affaire de comptes mal tenus dans sa propre étude. Rien de judiciaire, disait-on. Juste assez pour qu’on ne lui redonne plus la parole.
J’ai appelé Samir ce soir-là. Je lui ai dit que j’avais vu le piano. Il a répondu :
— Elle serait fière de toi, la grand-mère.
— Ou alors elle m’en voudrait d’avoir vendu son Pleyel.
Et Samir, fidèle à lui-même, a répliqué :
— Un piano, ça sert à ça. Sinon, c’est juste un meuble.
J’ai beaucoup pensé à cette phrase. Elle était vraie pour le piano. Elle était vraie pour la maison. Elle commence à l’être, aussi, pour tout ce qu’on m’a dit que je devais être.
Quand je rentre à Marseille, le soir, par l’autoroute qui surplombe l’Estaque, je vois les lumières du port et le long ruban des camions. Mon van sent le citron confit et le thym. Je ne plains personne. Je n’en veux à personne. Je paie mon loyer, je fais mes déclarations, et je laisse les actes notariés à ceux qui dorment avec.







