Je m'appelle Fabrice Ollivier, gardien d'immeuble depuis vingt-deux ans dans une résidence de la rue des Lilas, à Rennes. On me voit peu, mais je vois tout : qui rentre tard, qui sort les poubelles le mardi au lieu du jeudi, qui laisse traîner son courrier trois jours dans la boîte. C'est mon métier, pas de la curiosité. Enfin, un peu quand même.
Madame Vasseur habite au troisième, appartement B, depuis la mort de son mari. Elle a pris sa retraite d'infirmière coordinatrice en juin — un pot de départ à l'hôpital, un bouquet trop grand pour ses bras, une carte signée par toute l'équipe. Le lendemain de son dernier jour, elle est descendue me voir dans ma loge avec un carnet à spirale et un air de général qui prépare une campagne.
— Fabrice, m'a-t-elle dit, à partir de demain, tout change. J'ai un plan.
Elle m'a montré la première page. Écrit à l'encre bleue, souligné deux fois : douche écossaise à 8h, yoga jusqu'à 9h30, petit-déjeuner à 10h — fromage blanc, cinq olives, trois tomates cerises, une tartine de pain complet, café de chicorée au lait d'amande. Ménage productif l'après-midi. Peinture sur soie le soir. Lecture d'ouvrages instructifs. Extinction des feux à 22h30.
— C'est du bel ordonnancement, madame Vasseur, j'ai dit. Trente-cinq ans à gérer des plannings d'équipe de nuit, ça laisse des habitudes.
— Justement. Je ne vais pas gâcher ça maintenant.
Le lendemain matin, vers 10h45, je sortais les bacs jaunes quand je l'ai croisée en peignoir sur le palier du deuxième, en train de récupérer un pot de yaourt qui avait roulé sous la rampe. Le visage un peu gonflé, les cheveux d'un côté aplatis, de l'autre dressés comme après un mauvais rêve. Elle m'a dit, sans que je demande rien :
— J'ai regardé une série turque jusqu'à minuit et demi. Rien que ça. Demain je rattrape tout.
Le mardi, en relevant le courrier, j'ai trouvé un mot glissé sous ma porte — elle fait ça parfois, elle laisse des petits messages, comme si j'étais une sorte de confident officiel de l'immeuble. Celui-là disait : "Le lait a tourné, j'ai fait des crêpes plutôt que de jeter. Gestion responsable des stocks. Pas de yoga aujourd'hui non plus."
Le mercredi, je l'ai vue partir vers le Franprix du coin avec son cabas à roulettes, revenir vingt minutes plus tard avec une bûche au chocolat et un paquet de merguez en promotion. "Deux pour le prix d'un, Fabrice, je ne pouvais pas laisser passer ça." Elle avait l'air presque coupable en le disant, mais avec ce sourire des gens qui savent très bien qu'ils vont recommencer.
Le vendredi soir, sa voisine du même palier, Mme Kervella, est descendue se plaindre — poliment, comme toujours — que le générique d'une série passait en boucle jusqu'à une heure du matin à travers le mur mitoyen. J'ai monté frapper, discrètement, vers minuit trente. Madame Vasseur a ouvert en tenant une fourchette plantée dans une part de gâteau, la télé allumée derrière elle sur un sous-titrage en français défilant trop vite.
— Je sais, je sais, elle a dit avant que j'ouvre la bouche. Un épisode de plus et j'arrête. C'est promis.
J'ai baissé le son avec elle, on a discuté deux minutes sur le pas de la porte. Elle m'a montré son carnet, ouvert à la page du lendemain : réveil 8h, ski de fond — "en salle, hein, sur l'appareil, je n'ai pas de neige sous mes fenêtres" —, discipline retrouvée dès le matin.
Ce qui m'a frappé, en refermant la porte de la loge ce soir-là, ce n'est pas le désordre. C'est qu'elle recommençait le programme chaque matin sans jamais le rayer de rage ni le ranger dans un tiroir. Trente ans à faire tenir des plannings de service avec des collègues qui appelaient malades à 5h du matin, ça vous apprend une chose : un plan qui rate un jour n'est pas un plan raté, c'est un plan qu'on refait le lendemain.
Un mois plus tard à peu près, en septembre, je l'ai croisée un matin, tôt pour une fois — 7h50, cabas vide, direction le marché de la place Sainte-Anne. Cheveux nets, pas pressé mais réglé, comme une horloge qui a fini par trouver son rythme sans jamais avoir eu besoin d'être exacte.
— Alors, madame Vasseur, le ski de fond ?
— Trois séances cette semaine, Fabrice. Et plus une seule série après 22h. J'ai mis le câble de la box derrière l'armoire. Trop loin pour que j'aille le rebrancher sans réfléchir.
Elle a levé son cabas, m'a montré dedans : des tomates, du fromage blanc, cinq olives comptées dans un petit sachet, pas de bûche au chocolat cette fois. Elle n'a rien dit de plus, pas de grande phrase sur la discipline retrouvée. Elle a juste continué son chemin vers le marché, et moi j'ai repris mes bacs jaunes, en pensant que dans cet immeuble, on voit passer beaucoup de gens qui promettent de changer et très peu qui le font vraiment — mais que ceux-là, en général, ne le disent pas. Ils le font, un cabas après l'autre.







