Avec mes yeux de témoin : l’ourson n’était plus là

Je travaille au refuge Les Coquelicots, à Nantes, depuis six ans. Enfin, je dis refuge, mais c'est un vieux hangar municipal transformé en box grillagés, derrière la zone industrielle de Carquefou. La première chose qu'on sent, quand on pousse le portail, c'est la Javel. Toujours la Javel, mêlée à l'odeur des croquettes. C'est comme ça que je reconnais une journée de travail : le nez se souvient avant le cerveau.

Ce mardi-là, il était dix-sept heures passées. La pluie de mars collait des feuilles mortes sur le bitume. J'allais finir mon service, j'avais juste les gamelles du soir à distribuer. C'est là qu'elle est arrivée.

Une femme d'une quarantaine d'années, trempée, un cabas à la main. Elle avait un gilet matelassé démodé, des chaussures de randonnée qui prenaient l'eau. Elle a demandé à voir les chiens. Pas pour adopter tout de suite, non. Pour voir. Ce genre de visite, on connaît : les gens repartent souvent les mains vides. Je ne lui ai pas posé de questions : chacun a ses raisons de venir sous la pluie.

Je l'ai emmenée le long des box. Elle marchait lentement, s'arrêtait devant chaque chien, murmurait quelque chose que je n'entendais pas. Puis elle s'est plantée devant le box numéro 7. Un croisé malinois de deux ans, le poil court, une oreille déchirée. Les collègues l'avaient baptisé Fennec, à cause de ses oreilles trop grandes. Il restait tout au fond, roulé en boule sur une couverture grise, le museau contre le grillage. Il n'approchait plus personne depuis son arrivée. On ne savait presque rien de lui, sauf qu'on l'avait trouvé attaché à un poteau près de la gare de Rezé, avec une laisse trop courte et un collier tellement serré qu'il avait fallu le couper. Il ne portait pas de puce.

La femme s'est accroupie devant le box. Elle est restée là, immobile, sans rien dire. Les secondes s'étiraient. Je commençais à penser à ma correspondance de tram, parce que le dernier Tram-train pour Haluchère part à 18 h 22. Et puis j'ai vu la main de la femme qui s'ouvrait doucement sur le cabas. Elle en a sorti un ourson en peluche. Enfin, ce qu'il en restait. Une oreille à moitié arrachée, un œil en moins, la truffe plus du tout rose. Un vrai débris, usé, rapiécé à un endroit avec du fil orange.

Je me suis dit qu'elle allait le poser dans le box et partir. C'est déjà arrivé, les gens laissent parfois une peluche comme une offrande. Elle, non. Elle a glissé l'ourson entre les mailles du grillage, juste à portée de la porte, puis elle a reculé de trois pas. Elle respirait fort. Je voyais ses doigts qui frottaient la anse du cabas, encore et encore, comme pour chasser une crampe.

Le chien n'a pas bougé. Il regardait l'ourson. Juste regarder. Sans aboyer, sans grogner. Il coulait des regards brefs vers la femme, puis revenait au bout de tissu. Et là, j'ai remarqué une chose que je n'oublierai pas : il a poussé un petit souffle, un éternuement, et il s'est mis à ramper. Le ventre contre le béton. Pas vers la femme d'abord, non, vers l'ourson. Il l'a pincé doucement entre ses dents. Avec une précaution qui m'a serré la gorge. Un chien qui avait été traîné, qui avait une oreille déchirée et le poil marqué à l'endroit du collier, tenait cette peluche comme un trésor d'église.

La femme s'est relevée d'un coup. Elle m'a demandé, sans détourner les yeux du box : « Il peut l'emmener ? » J'ai répondu que oui, si l'adoption était validée. Elle a hoché la tête. C'était la première fois qu'elle me regardait vraiment. Elle avait les yeux rouges, mais pas de larmes. Le genre de visage qu'on a quand on a passé des nuits à ruminer dans une chambre mal chauffée.

L'adoption a pris du temps, comme toujours. Papiers, visite de logement, délai de réflexion. Elle habitait un pavillon à Saint-Sébastien-sur-Loire, un petit jardin, un rez-de-chaussée. Au bout de deux semaines, elle est revenue avec un transporteur en plastique et une couverture chauffante. Elle avait préparé une pièce rien que pour le chien, une pièce où personne ne criait — c'est elle qui l'a dit comme ça, alors que je ne lui avais pas posé la question.

Le jour de la sortie, j'étais de l'autre côté du box. J'ai ouvert la porte. Le chien est sorti poser une patte, puis il est revenu chercher l'ourson. Il l'a porté jusqu'à l'allée, les oreilles en arrière, le corps bas. La femme n'a pas tenté de le caresser. Elle a incliné le buste en avant, la paume vers le bas, comme on se penche pour ne pas effrayer un oiseau tombé du nid. Et elle a parlé d'une voix que j'entendais à peine : « Viens, on rentre. Il fait froid. »

Elle l'a appelé Ravel. Comme le compositeur, elle a précisé, parce que quand il a peur, il tremble comme un arpège. Je n'ai pas trouvé ça drôle. J'ai trouvé ça juste. Les gens donnent aux animaux des noms qui leur ressemblent trop.

Les semaines ont passé. Je n'avais pas de nouvelles. C'est le plus dur, dans ce métier : on donne, puis on ne sait plus. Mais un matin, en rentrant du marché de Bellevue avec mes courses, je l'ai vue. Elle marchait le long de la Loire, sur les quais, côté Sainte-Anne. Ravel trottait à côté d'elle, en laisse, et ce détail m'a frappé : il ne tenait plus l'ourson dans la gueule. Il ne le tenait plus depuis longtemps, peut-être des jours. La peluche devait être restée quelque part, dans un panier ou sur un fauteuil.

Quand ils se sont arrêtés, elle s'est penchée. Elle a détaché la laisse. Le chien est parti en avant, a traversé le sentier, puis il s'est retourné pour vérifier qu'elle était là. Il est revenu, a glissé sa tête dans sa main. Elle a frotté son oreille abîmée entre le pouce et l'index. Il n'a pas tressailli. Un vélo est passé en roue libre sur le quai ; il n'a pas sursauté. Même la cloche n'a rien changé.

Je suis restée un moment sans bouger, mes sacs me sciaient les phalanges. Puis j'ai fait demi-tour. Ce n'était plus à moi de veiller. Quand un chien ne tient plus son vieux jouet, c'est qu'il s'accroche à autre chose, à quelqu'un. Et cette femme-là tenait la laisse avec une patience de gens qui savent qu'on ne répare rien en un jour.

Des semaines plus tard, en vidant une armoire, j'ai retrouvé la photo que j'avais prise pour le dossier d'adoption. Je ne m'en souvenais même plus. Ravel et la femme ne se touchent pas dessus. Entre eux, au sol, l'ourson à une oreille, posé près de la porte du box. C'est là que j'ai réalisé : je n'avais jamais retrouvé la peluche dans l'espace réservé aux affaires du refuge. Elle n'était jamais revenue. Comme si elle était restée dans la poche de cette femme, ou sous le matelas du chien, dans ce pavillon de Saint-Sébastien. Pas besoin de consoler qui que ce soit. Les deux étaient déjà partis, et l'ourson avec eux.

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Sixty & Me
Avec mes yeux de témoin : l’ourson n’était plus là