Camille venait de raccrocher la vaisselle du dîner quand elle a entendu la voix de Julien, feutrée derrière la porte du bureau. « Ma puce, je sais, je sais… » Ce surnom-là, il ne l'avait jamais utilisé pour elle. Elle a poussé la porte sans frapper. Il a coupé l'appel si vite que l'écran s'est éteint avant qu'elle n'atteigne le seuil.
— C'était qui ?
— Un client, il a un souci avec l'acte de vente.
— Un client qui s'appelle ma puce ?
— Tu as mal entendu, Camille.
Il est sorti de la pièce en enfilant sa veste, comme si la conversation était close. Elle est restée plantée là, devant l'écran de son ordinateur portable encore allumé sur une messagerie professionnelle. Trente-quatre ans, notaire associé dans une étude du centre-ville d'Annecy, marié depuis trois ans à une femme que tout le quartier lui enviait encore — grande, la peau mate, des cheveux qu'elle laissait sécher à l'air libre parce que le sèche-cheveux les abîmait. Camille dirigeait le rayon parfumerie d'un grand magasin près du lac. Elle savait reconnaître un mensonge à l'odeur, littéralement : elle avait senti, sur le col de sa chemise, un jasmin qui n'était pas le sien.
Elle a attendu deux jours avant d'appeler Sandrine, une ancienne collègue de promo qui travaillait maintenant à l'étude comme clerc.
— Sandrine, dis-moi, vous avez une nouvelle stagiaire en ce moment ?
— Ah, tu veux parler de Noémie ? Elle a débarqué en février. Jolie fille, très soignée, elle porte toujours du Chanel, ça se sent dans tout le couloir.
— Elle est mariée ?
— Oui, son mari vient la chercher parfois avec une Audi grise. Pourquoi cette question ?
— Pour rien, curiosité.
Camille a raccroché et ouvert son téléphone. Noémie Vasseur. Le nom suffisait. Un compte public, des photos de brunch au bord du lac, une story avec un homme au visage carré identifié comme « mon mari, Thomas ». Elle a fait une capture d'écran de son profil, puis de celui de Thomas — agent immobilier, numéro de téléphone affiché en toutes lettres dans sa bio professionnelle. Elle a enregistré le numéro sans trop savoir pourquoi. Une intuition, peut-être, ou juste l'envie de garder une carte dans sa manche.
Le vendredi suivant, Camille avait réservé deux places pour un film au cinéma du centre-ville. Elle a entendu Julien parler dans la salle de bain, la porte entrouverte, l'eau du robinet coulant pour couvrir sa voix.
— Noémie, je ne peux pas ce soir, j'ai promis à Camille le cinéma. Je me rattraperai, promis, ma belle.
Elle s'est appuyée contre le mur du couloir. Le carrelage était froid sous ses pieds nus. Elle a repensé à leur mariage, à la salle des fêtes de Talloires louée pour l'occasion, aux cent quatre-vingts invités, à sa mère qui pleurait de joie. Trois ans. Et voilà où ça menait. Elle n'a rien dit ce soir-là. Elle a enfilé son manteau, pris son sac, et ils sont allés voir le film comme prévu, assis côte à côte dans le noir, sans se toucher.
Le lendemain, elle a annoncé à Julien qu'elle partait aider sa sœur à repeindre son appartement à Chambéry, pour trois jours. Il a eu ce petit sourire qu'il croyait discret.
— Bonne idée, ta sœur a besoin de toi.
Elle est partie le matin même, comme prévu, direction son travail. Le soir, au lieu de prendre l'autoroute pour Chambéry, elle a garé sa Clio deux rues plus loin que son immeuble, dans une contre-allée bordée de platanes, et elle a marché jusqu'à chez elle. La lumière du salon était allumée. Elle a vu une silhouette sortir sur le balcon, une cigarette à la main — Noémie, en peignoir, les cheveux relevés. Camille a sorti son téléphone et a filmé, les mains presque immobiles tant elle se forçait au calme, trente secondes de vidéo, puis quelques photos.
Elle a composé le numéro de Thomas.
— Allô ?
— Bonjour, vous ne me connaissez pas. Mais mon mari connaît très bien votre femme. Ils sont ensemble, là, maintenant, dans mon appartement, à Annecy.
— Donnez-moi l'adresse.
Il est arrivé douze minutes plus tard, une Audi grise garée n'importe comment devant l'immeuble. Camille l'attendait sur le trottoir, sous le lampadaire qui grésillait légèrement — il fallait le faire changer depuis des mois, la copropriété n'avait jamais voté le budget.
— Montons ensemble. J'ai les clés.
Ils ont grimpé les trois étages sans un mot. Sur le palier, elle a entendu le voisin du dessous mettre le journal télévisé, le générique familier filtrant à travers la porte. Elle a tourné la clé sans bruit. Silence dans l'entrée. Elle a poussé la porte de la chambre, Thomas juste derrière elle.
— Alors, on répète les scènes de tournage ?
Julien et Noémie se sont redressés d'un coup, le drap remonté jusqu'au menton pour elle.
— Camille, qu'est-ce que tu fais là ?
— Je rentre chez moi, figure-toi. Toi, en revanche, tu dégages avec ta copine.
Noémie s'est enroulée dans le drap et s'est précipitée vers Thomas.
— Thomas, pardonne-moi, je ne sais pas ce qui m'a pris…
Il n'a rien répondu. Il s'est détourné et est sorti dans le couloir. Camille l'a suivi jusqu'à la cuisine, a sorti une bouteille de Chablis du frigo, en a versé deux verres. Il a vidé le sien d'un trait.
— Qu'est-ce que tu vas faire, Camille ?
— Divorcer. L'appartement est à moi, il l'a toujours été — c'est ma grand-mère qui me l'a laissé. Il repart avec sa voiture et ses affaires, et basta.
Julien est apparu dans l'encadrement de la porte, chemise à moitié boutonnée.
— On peut en discuter, non ? J'ai le droit à l'erreur, comme tout le monde.
— Pars. Il n'y a rien à discuter. Ce n'était pas une erreur, c'était un choix. Tu as choisi, chaque soir, pendant des semaines.
Noémie est sortie à son tour, le mascara coulant sur les joues, les cheveux emmêlés. Camille a failli rire — la fameuse rivale, réduite à ça.
— Récupère tes affaires et va-t'en. Tout de suite. Avant que je ne fasse quelque chose que je regretterai.
Julien a rassemblé deux ou trois vêtements dans un sac de sport et il est parti avec elle, sans un regard en arrière.
— Un dernier verre, camarade ? On les a bien eus, non ? Tu as vu leurs têtes ?
— On aurait dit un mauvais téléfilm. Je n'aurais jamais imaginé me retrouver dans une situation pareille.
Ils ont ouvert une seconde bouteille. Ils ont parlé jusque tard dans la nuit, se sont même surpris à rire en évoquant des souvenirs sans rapport avec cette soirée. Thomas a fini par s'endormir sur le canapé du salon, trop éméché pour reprendre le volant. Camille l'a regardé dormir un instant, étonnée de ressentir une once de sympathie pour cet inconnu. Elle a éteint la lumière du couloir en souriant malgré elle — quelle idée, penser à un autre homme la nuit même où elle venait de mettre son mari dehors.
Le divorce a été prononcé six semaines plus tard, sans enfants ni patrimoine commun à partager — Julien n'avait apporté que sa voiture et deux cartons de livres de droit. Camille a fait changer la serrure le jour même du jugement, un artisan du quartier des Îles est venu en fin de matinée, et elle a posé la vieille clé sur la table de la cuisine, à côté d'un mot qu'elle n'a jamais envoyé : *Tu peux venir chercher tes affaires samedi, entre 10h et midi, je ne serai pas là.* Julien est passé récupérer ses cartons pendant qu'elle était au travail, sans un mot, sans un appel. Noémie, de son côté, était retournée vivre chez ses parents à Aix-les-Bains.
Trois mois ont passé. Un dimanche matin de juin, Camille a reçu un texto de Thomas : « Ça te dit, un café aux Jardins de l'Europe, vers 11h ? » Elle a hésité une bonne minute avant de répondre, le pouce suspendu au-dessus de l'écran, puis a tapé : « Oui. » Elle a sorti du placard le foulard en soie qu'elle n'avait pas porté depuis son mariage, l'a noué autour du cou, et elle est descendue, la clé neuve de son appartement dans la poche de son jean.







